LES GARDES D'HONNEUR DU VAUCLUSE 1808


(Une troupe sans gloire)


Par Jean BOUDON et Christian ROCHERON
Illustrations de J. DOMANGE

Nul n'ignore ou ne devrait ignorer que le Vaucluse avant de devenir département français en 1790 était, à l'intérieur du royaume de France, une enclave pontificale portant le nom aimable de Comtat Venaissin et avait pour capitale la cité de Carpentras, Avignon en était dissociée depuis qu'elle avait été la rivale de Rome.
C'est en cette ville que résidaient les vice-légats qui, pour affirmer la souveraineté pontificale, entretenaient à grands frais une armée d'opérette dont les prestations faisaient la joie et l'orgueil des Avignonnais.
Mais le vent de la philosophie des Lumières et la Révolution Française emportèrent tout cela. Plus de gardes, plus de Suisses! En 1790, à l'occasion d'une disette, la population d'Avignon se souleva et pilla les greniers des Dominicains, et d'émeutes en répressions, en arriva à demander son intégration à la France. Alors, vinrent d'autres uniformes, des armes qui n'eurent plus le temps de rouiller. Bientôt s'engagea la lutte entre Avignon et Carpentras, puis vinrent les cruautés du terrible Jourdan Coupe-tête, qui, pour venger le meurtre du greffier Lécuyer dans l'Eglise des Cordeliers, ordonna le massacre de la Glacière. Trois ans après (1793), les Marseillais, lors de la crise fédéraliste, occupèrent Avignon après un furieux combat sur les bords de la Durance où s'illustra un jeune soldat vauclusien de 13 ans, Agricol Viala. Le général Carteaux, à la tête de la fameuse Légion des Allobroges venue de Valence, investit la ville. Alors, un jeune capitaine d'artillerie eut l'idée de placer ses canons sur le rocher de la Justice en face de la ville sur la rive droite du Rhône. La précision de son tir obligea les Marseillais à évacuer la ville. Ce jeune capitaine s'appelait Napoléon Bonaparte. En fait, rien ne prouve l'authenticité de cette anecdote, car le futur empereur n'appartenait pas à l'armée de Carteaux. Chargé d'organiser des convois de poudre à destination de l'armée d'Italie, il séjourna cependant quelques semaines à Avignon à cette époque au 23 de la rue Joseph Vernet. C'est alors qu'il publia son fameux "Souper de Beaucaire" célébrant la défaite du fédéralisme.
Après ces évènements, Avignon perdit très vite ses sentiments républicains et n'adhéra à l'Empire que du bout des lèvres. Pourtant les gloires du nouveau régime ne laissèrent point indifférents les Vauclusiens qui se prirent à espérer et à attendre une visite de l'Empereur et, pour bien le recevoir, il convenait que le département se dota, comme tant d'autres de ses semblables, de gardes d'honneur particulièrement brillantes, et dont le rouge, couleur de l'ex-Comtat Venaissin, serait la distinctive.

Les Bouches-du-Rhône, la Drôme et le Gard ayant des Gardes d'honneur, Delatre, Préfet du Vaucluse (1), décide d'en former une dans son département. il informe les Maires d'Avignon, Apt, Cavaillon et Orange que ces villes devront fournir des volontaires qui contribueront à l'organisation de la garde départementale. C'est par les arrêtés du 10 Mai et du 5 Juillet qu'il réglemente cette garde à pied et à cheval.

Elle sera composée:

Etat-Major:


Pézenas de Pluvinal (2), ex-officier d'infanterie - Commandant. Saint-Martin - Capitaine trésorier, quartier-maître.
Gelin - Porte-aigle.
Reginel - Porte-étendard.
Charpy - Chirurgien-Major.
Alonçon - Adjudant quartier-maître pour les compagnies de chasseurs à cheval d'Orange.
Morier - Adjudant quartier-maître pour l'arrondissement de Carpentras.
1 Tambour-Major et 18 musiciens.

INFANTERIE Arrondissement d'Avignon Cie de Grenadiers. (3)


Bertrand, ex-officier au bataillon royal - Capitaine
L'Espine - Lieutenant.
Félix - Sous-Lieutenant.
1 Sergent-Major - 2 Sergents - 3 Caporaux - 1 Fourrier.
13 Grenadiers.

Compagnie de chasseurs à pied.


Forbin, ancien officier de marine - Capitaine.
Bastide - Lieutenant.
Soulier - Sous-Lieutenant.
1 Sergent-Major - 1 Sergent - 1 Fourrier - 4 Caporaux.
15 Chasseurs.

Arrondissement de Carpentras 1ère Cie de fusiliers.


Morier, ex-capitaine d'infanterie - Capitaine.
Leblanc - Lieutenant.
Baudet - Sous-Lieutenant.
1 Sergent-Major - 2 Sergents - 1 Fourrier - 4 Caporaux.
3 Tambours - 28 Fusiliers.

CAVALERIE Arrondissement d'Avignon. Première Compagnie de Chasseurs à cheval.


Villardi-Montlaur, ex-officier de hussards - Capitaine.
Doucet - Lieutenant.
Roque - Sous-Lieutenant.
Joannis - Adjudant.
1 Maréchal des Logis - 2 Fourriers - 2 Brigadiers. 2 Trompettes - 8 Chasseurs.

Arrondissement d'Orange 2ème Cie à cheval.


Dubois - Capitaine. Monier - Lieutenant.
Fissat (ou Tissot?) - Sous-Lieutenant.
1 Maréchal des Logis chef - 2 Maréchaux des Logis.
1 Brigadier-fourrier - 1 Trompette - 3 Chasseurs (8 d'après Bucquoy).

UNIFORME


Garde à pied


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Habit blanc, collet, revers et parements amarante, poches en long à passepoil amarante, boutons à l'aigle, cravate noire. Aigle, grenade ou cor au retroussis. Veste, culotte et guêtres blanches. Epaulette et contre-épaulettes en or. Chapeau à ganse or. Baudrier, banderole de giberne et bretelle de fusil blancs. Fusil, sabre, dragonne or et laine jaune. Les compagnies seront distinguées par leur n° et la couleur de leur pompon. Les deux compagnies d'Avignon portent les n° 1 et 2: N°1- pompon rouge. N°2 - pompon vert. Pour la Compagnie d'Orange, qui porte le n° 3, le pompon est blanc à sommet orange. Rien n'est dit pour Carpentras n04 et Apt n05 (4).

Garde à Cheval


Habit vert, collet, revers et parements amarante, boutons bombés or (1 bouton sur les retroussis de l'habit). Pantalon vert à la hussarde, galons vert et or ou vert et laine jaune. Gilet bleu à la hussarde. Cravate noire. Moustache d'ordonnance. Colback en peau d'ours avec mentonnière, coiffe pendante amarante. Plumets aux mêmes couleurs que l'infanterie. Eperons fixés à la botte - Bottes à la hussarde avec flots en laine ou or. Aiguillettes, épaulettes en laine jaune pour les chasseurs et or pour les officiers. Giberne et banderole en maroquin amarante, bordées de laine jaune ou d'or. Aigle sur la giberne et boucles jaunes. Sabre à la hussarde, fourreau noir. Ceinture amarante bordée laine jaune ou or. Gants à la crispin chamois. Licol de parade doublé amarante. Bride, filet, martingale, poitrail, croupière à tresse, selle et étriers, le tout à la hussarde. Schabraque en drap vert avec dents de loup amarante. Pour les officiers peau de tigre ... (5)
La discipline à l'intérieur de cette troupe fut réglée par le Préfet, qui légiférait facilement en matière militaire. Des punitions variées allaient des amendes aux arrêts et à la prison pour des manquements graves et surtout pour absences injustifiées.
A quoi a pu servir cette garde constituée à grands frais, puisque le voyage de l'Empereur se trouvait différé ... ? Si elle s'exerce sur la place du Palais, elle n'entend pas être employée dans des besognes peu en rapport avec son but primitif.
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Le 15 Août, jour anniversaire de l'Empereur, elle inaugure son rutilant uniforme; mais le Préfet ayant au cours de la cérémonie donné le pas à la Garde Nationale, ce passe-droit excite des murmures parmi les gardes qui s'attendaient à plus de
considération.
Le 3 Décembre, les Cies d'Orange se rendent à Avignon. Leurs camarades vont les accueillir au Pontet, et tous ensemble ils entrent dans la ville par la porte St Lazare. Le lendemain de bonne heure, assemblés dans le jardin St Martial, les gardes vont à l'église St Agricol qui est une cathédrale depuis le rétablissement du culte. En présence du Préfet, des officiers et des autorités civiles et militaires, les drapeaux sont bénis.
La cérémonie terminée, les troupes se forment en carré sur la place de l'Horloge pour entendre la pompeuse harangue du Préfet (6) .. .''Vous n'êtes encore que destinés à l'honneur de garder la personne sacrée de notre auguste Empereur. Espérons que bientôt aussi ces contrées jouiront du bienfait de sa présence, c'est alors que nos voeux les plus chers seront remplis et comblés ... La phalange de ces guerriers invincibles font autour de lui un rempart d'airain. Ce rempart ne sera pas renversé, Messieurs, mais s'il fallait combler la brèche, la garde d'honneur vauclusienne, parmi les gardes d'honneur de l'Empire, ne serait pas la dernière à demander le poste de péril ... ". Cette allusion à une éventuelle incorporation dans l'armée active, dut en faire frissonner plusieurs. Le discours terminé, ce fut la remise du drapeau qui portait sur la soie l'inscription: "Dévouement sans borne à l'Empereur .. " C'est aux accents de la musique militaire que les compagnies défilent. Les cris de ''Vive l'Empereur" se font plusieurs fois entendre.
Grâce à un temps clément, la fête dure plusieurs jours avec bals et farandoles.
Un grand banquet est donné dans la salle du lycée.
Le 6 décembre, les Cies d'Orange quittent Avignon accompagnées par celles de
la ville.
Le 6 Juillet 1809, la Garde d'Honneur figure à la cérémonie funèbre ordonnée en l'honneur du Maréchal Lannes. Ce fut sans doute une de ses dernières sorties, car, à partie de cette date, on ne trouve plus trace d'aucune activité de sa part.
Le temps passe, et l'heure n'est plus aux réjouissances. L'Empereur a des soucis plus urgents.
Pour quelques p.arades dans les rues, la note est un peu forte. La ville paya, pour sa participation à l'armement et aux diverses fournitures, la somme de 10.550 frs. Beaucoup de volontaires durent faire la grimace quand ils reçurent la facture du bottier et du tailleur, pour ces beaux uniformes qui ne servirent jamais devant l'Empereur et terminaient leurs jours dans le fond d'une armoire.
Puis vint le temps du doute, puis celui des déboires. L'Empire ne fascinait plus.
Napoléon, de retour de l'île d'Elbe, évita le Vaucluse etla vallée du Rhône, et, un peu plus de cent jours plus tard, le 2 Août 1815, le Maréchal Brune, qui traversait Avignon, fut arrêté par les royalistes. En vain le Préfet et le Maire voulurent le délivrer; l'Hôtel de ville où il avait été conduit fut envahi par une foule furieuse et le Maréchal fut tué d'un coup de fusil par un certain Tristaillon. Alors on mutila son cadavre et on le traîna par les rues jusqu'au Rhône où il fut précipité. Sur la quatrième arche du pont Saint-Bénézet, on écrivit en lettres rouges: tombeau du Maréchal Brune. Il n'y eut point de Garde d'Honneur pour présenter les armes devant cette sinistre épitaphe.

NOTES :



  1. Delatre: Francis Pascal, né à Abbeville (Somme) le 9 Avril 1749 où il est mort à l'âge de 85 ans, le 4 avril 1834. Député de la Somme en l'An VIII. Nommé Préfet du Vaucluse le 13 Thermidor An XIII. Destitué en Février 1810.
  2. Pézenas de Pluvinal, Joseph Mathieu Gaspard. Né à Avignon le 26 Février 1754. Mort à Paris le 26 Février 1841. Chef de légion de la Garde Nationale en l'An VIII. Commandant de la Garde d'Honneur du Vaucluse en 1808. Il eut la bonne fortune d'épouser, le 1er Floréal An III, à Marseille, Marie Jeanne Clary, fille du premier lit de François Clary, elle était la veuve de l'ancien Constituant Lejean. Grâce à cette union, il devenait le beau-frère du Roi de Naples, puis d'Espagne, Joseph Bonaparte - du prince royal de Suède, Bernadotte - l'oncle, le cousin ou l'allié d'au moins cinq maréchaux et généraux de l'Empire: Suchet, Lejeune, Somis, Saligny, Decrès. Mais ses revenus ne suivirent pas son ascension sociale.
  3. Archives Départementales.
  4. Arrêté du 10 Mai - Archives du Vaucluse - Carton 186.R.2. Les Cies d'Apt et de Carpentras ne durent pas être formées, car il n'en est pas question dans l'arrêté.
  5. L'uniforme donné par E. Fort: B.N. n038, est un mélange de celui de la garde à pied et à cheval. Il porte un shako ... à plumet blanc ... ? L'habit est vert comme la garde à cheval, mais sans couleur distinctive, seulement un passepoil au collet, revers et parements qui sont en pointe.
  6. Bibliothèque Calvet M.S. 2534 - FO 49 - 2547. pièce 5.

BIBLIOGRAPHIE


  • Bucquoy - Les Gardes d'Honneur du Premier Empire - 1908.
  • Les Grands Notables du Premier Empire - Editions du CNRS. 19
  • Grammont - Carnets - Bibliothèque du Musée de l'Empéry. Salon.
  • Maureau, Alain - Souvenirs du Consulat et de l'Empire - Tome 1- 1975.
  • Archives Départementales.